Saint Louis-Marie Grignion de Montfort Le Secret Admirable du Très Saint Rosaire pour se convertir et se sauver

 ROSE BLANCHE

 ROSE ROUGE

 ROSIER MYSTIQUE

 BOUTON DE ROSE

 PREMIERE DIZAINE L'excellence du saint Rosaire

 DEUXIEME DIZAINE L'excellence du saint Rosaire dans

 TROISIEME DIZAINE Excellence du saint Rosaire dans la méditation

 QUATRIEME DIZAINE L'excellence du saint Rosaire dans

 CINQUIEME DIZAINE

CINQUIEME DIZAINE

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LA MANIERE SAINTE DE RÉCITER LE ROSAIRE.
116. Ce n'est pas proprement la longueur, mais la ferveur de
la prière, qui plaît à Dieu et qui lui gagne le coeur. Un seul
Ave Maria bien dit est d'un plus grand mérite que cent
cinquante mal dits. Presque tous les chrétiens catholiques
récitent le Rosaire, le chapelet ou du moins quelques dizaines
d'Ave. Pourquoi donc y en a-t-il si peu qui se corrigent de
leurs péchés et s'avancent dans la vertu, sinon parce qu'ils
ne font pas ces prières comme il faut.

117. Voyons donc la manière qu'il faut les réciter pour plaire
à Dieu et devenir plus saints.
Premièrement il faut que la personne qui récite le saint
Rosaire soit en état de grâce ou du moins dans la résolution
de sortir de son péché, parce que toute la théologie nous
enseigne que les bonnes oeuvres et les prières faites en péché
mortel, sont des oeuvres mortes, qui ne peuvent être agréables
à Dieu ni mériter la vie éternelle; c'est en ce sens qu'il est
écrit: "Non est speciosa laus in ore peccatoris: La louange ne
sied pas à la bouche du pécheur" (Si 15,9).
La louange et le salut de l'ange et l'Oraison même de
Jésus-Christ n'est pas agréable à Dieu lorsqu'elle sort de la
bouche d'un pécheur impénitent:
"Populus hic labiis me honorat, cor autem eorum longe est
a me" (Mc 7,6)
Ces personnes qui se mettent de mes confréries, (dit
Jésus-Christ), qui récitent tous les jours le chapelet ou le
Rosaire, sans aucune contrition de leurs péchés, m'honorent de
leurs lèvres, mais leur coeur est bien éloigné de moi.
[2] J'ai dit: "ou du moins dans la résolution de sortir
du péché", 1 parce que s'il fallait absolument être en grâce
de Dieu pour faire des prières qui lui fussent agréables, il
s'ensuivrait que ceux qui sont en péché mortel ne devraient
point du tout prier, quoiqu'ils en aient plus de besoin que
les justes, ce qui est une erreur condamnée par l'Eglise, et,
ainsi, il ne faudrait jamais conseiller à un pécheur de dire
son chapelet ou son Rosaire parce qu'il lui serait inutile; 2
parce que, si avec la volonté de demeurer dans le péché, et
sans aucune intention d'en sortir, on s'enrôlait dans une
confrérie de la sainte Vierge, ou on récitait le chaplet, le
Rosaire ou quelque autre prière, on se rendrait du nombre des
faux dévots de la sainte Vierge, et dévots présomptueux et
impénitents, qui, sous le manteau de la sainte Vierge, avec le
scapulaire sur leur corps ou le Rosaire à la main, crient:
Sainte Vierge, bonne Vierge, je vous salue, Marie, et
cependant crucifient et déchirent cruellement Jésus-Christ par
leurs péchés et tombent malheureusement, du milieu des plus
saintes confréries de la sainte Vierge, dans le milieu des
flammes de l'enfer.

118. Nous conseillons le saint Rosaire à tout le monde: aux
justes pour persévérer et croître dans la grâce de Dieu, et
aux pécheurs pour sortir de leurs péchés. Mais à Dieu ne
plaise que nous exhortions un pécheur à faire du manteau de la
protection de la sainte Vierge, un manteau de damnation pour
voiler ses crimes, et à changer le Rosaire, qui est un remède
à tous maux, en un poison mortel et funeste. Corruptio optimi
pessima.
Il faut être un ange en pureté, dit le savant Hugues,
cardinal, pour approcher de la sainte Vierge et réciter la
Salutation angélique. Elle fit un jour voir à un impudique,
qui récitait le saint Rosaire régulièrement tous les jours, de
beaux fruits dans un vaisseau souillé d'ordures; il en eut
horreur, et elle lui dit: "Voilà comme tu me sers, tu me
présentes de belles roses dans un vaisseau sale et corrompu.
Juge si je puis les avoir agréables".

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119. Il ne suffit pas, pour bien prier, d'exprimer nos
demandes par la plus excellente de toutes les manières
d'oraison qui est le Rosaire, mais il faut encore y apporter
une grande attention, car Dieu écoute plutôt la voix du coeur
que celle de la bouche. Prier Dieu avec des distractions
volontaires serait une grande irrévérence, qui rendrait nos
Rosaires infructueux et nous remplirait de péchés. Comment
ose-t-on demander à Dieu qu'il nous écoute, si nous ne nous
écoutons pas nous-mêmes, et si, pendant que nous prions cette
redoutable majesté qui fait tout trembler, nous nous arrêtions
volontairement à courir après un papillon? C'est éloigner de
soi la bénédiction de ce grand Seigneur et la changer dans la
malédiction portée contre ceux qui font l'oeuvre de Dieu
négligemment: Maledictus qui facit opus Dei negligenter (Jr
48,10).

120. Vous ne pouvez pas, à la vérité, réciter votre Rosaire
sans avoir quelques distractions involontaires; il est même
bien difficile de dire un Ave Maria sans que votre imagination
toujours remuante ne vous ôte quelque chose de votre
attention; mais vous pouvez le réciter sans distractions
volontaires, et vous devez prendre toutes sortes de moyens
pour diminuer les involontaires et fixer votre imagination.
A cet effet, mettez-vous en la présence de Dieu, croyez
que Dieu et sa sainte Mère vous regardent, que votre bon Ange
à votre main droite prend vos Ave Maria comme autant de roses,
s'ils sont bien dits, pour en faire une couronne à Jésus et à
Marie, et qu'au contraire, le démon est à votre gauche et rôde
autour de vous, pour dévorer vos Ave Maria et les marquer sur
son livre de mort, s'ils ne sont pas dits avec attention,
dévotion et modestie; surtout ne manquez pas de faire les
offrandes des dizaines en l'honneur des mystères, et de vous
représenter, dans l'imagination, Notre-Seigneur et sa sainte
Mère dans le mystère que vous honorez.

121. On lit dans la vie du bienheureux Herman, de l'ordre des
Prémontrés, que, lorsqu'il disait le Rosaire avec attention et
dévotion, en méditant les mystères, la sainte Vierge lui
apparaissait toute brillante de lumière, avec une beauté et
majesté ravissantes. Mais ensuite, sa dévotion s'étant
refroidie et ne récitant plus son Rosaire qu'à la hâte, et
sans attention, elle lui apparut le visage tout ridé, triste
et désagréable. Herman, étonné d'un tel changement, la sainte
Vierge lui dit: "Je parais telle devant tes yeux, que je suis
à présent dans ton âme, car tu ne me traites plus que comme
une personne vile et méprisable. Où est le temps que tu me
saluais avec respect et attention, en méditant mes mystères et
admirant mes grandeurs?"

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122. Comme il n'y a point de prière plus méritoire à l'âme et
plus glorieuse à Jésus et à Marie que le Rosaire bien dit, il
n'y en a point aussi qui soit plus difficile à bien dire et
dans laquelle il soit plus difficile de persévérer, à cause
particulièrement des distractions qui viennent comme
naturellement dans la répétition si fréquente de la même
prière.
Lorsqu'on dit l'office de la sainte Vierge, ou les sept
psaumes, ou quelques autres prières que le chapelet ou le
Rosaire, le changement ou la diversité des termes dont ces
prières sont conçues arrêtent l'imagination et recréent
l'esprit, et par conséquent donnent facilité à l'âme pour les
bien réciter. Mais dans le Rosaire, comme on y a toujours le
même Pater et Ave à dire, et la même forme à garder, il est
bien difficile qu'on ne s'y ennuie, qu'on ne s'y endorme et
qu'on ne l'abandonne, pour prendre d'autres prières plus
récréatives et moins ennuyeuses. C'est ce qui fait qu'il faut
infiniment plus de dévotion pour persévérer dans la récitation
du saint Rosaire que d'aucune autre prière, quand ce serait le
psautier de David.

123. Ce qui augmente cette difficulté, c'est notre
imagination, qui est si volage qu'elle n'est pas quasi un
moment en repos, et la malice du démon si infatigable à nous
distraire et à nous empêcher de prier. Que ne fait point ce
malin esprit contre nous, tandis que nous sommes à dire notre
Rosaire contre lui? Il augmente notre langueur et notre
négligence naturelles. Avant de commencer notre prière, il
augmente notre ennui, nos distractions et nos accablements;
pendant que nous le prions, il nous accable de tous côtés, et
il nous sifflera après que nous l'aurons dit avec beaucoup de
peines et de distractions: "Tu n'a rien dit qui vaille; ton
chapelet, ton Rosaire, ne vaut rien, tu ferais bien mieux de
travailler et de faire tes affaires; tu perds ton temps à
réciter tant de prières vocales sans attention; une demi-heure
de méditation ou de bonne lecture vaudrait bien mieux. Demain,
que tu seras moins endormi, tu prieras avec plus d'attention,
remets le reste de ton Rosaire à demain". Ainsi le diable, par
ses artifices, fait souvent quitter le Rosaire tout à fait ou
en partie, ou fait prendre le change ou le fait différer.

124. Ne le croyez pas, cher confrère du Rosaire, et prenez
courage, quoique pendant tout votre Rosaire votre imagination
n'ait été remplie que d'imaginations et pensées extravagantes
que vous avez tâché de chasser le mieux que vous avez pu,
quand vous vous en êtes aperçu. Votre Rosaire est d'autant
meilleur qu'il est difficile; il est d'autant plus difficile
qu'il est naturellement moins agréable à l'âme et qu'il est
plus rempli de misérables petites mouches et fourmis, qui, ne
faisant que courir çà et là dans l'imagination malgré la
volonté, ne [lui] donnent pas à l'âme le temps de goûter ce
qu'elle dit et de se reposer dans la paix.

125. S'il faut que vous combattiez pendant tout votre Rosaire,
contre les distractions qui vous viennent, combattez
vaillamment les armes au poing, c'est-à-dire en continuant
votre Rosaire, quoique sans aucun goût ni consolation
sensible: c'est un terrible combat, mais salutaire à l'âme
fidèle. Si vous mettez les armes bas, c'est-à-dire si vous
quittez votre Rosaire, vous êtes vaincu, et pour lors, le
diable, comme vainqueur de votre fermeté, vous laissera en
paix et vous reprochera au jour du jugement votre
pusillanimité et infidélité. "Qui fidelis est in minimo et in
majori fidelis est : Celui qui est fidèle dans les petites
choses le sera aussi dans les plus grandes" (Lc 16,10)
Celui qui est fidèle à rejeter les plus petites
distractions à la moindre partie de ses prières, sera aussi
fidèle dans les plus grandes. Rien n'est si sûr, puisque le
Saint-Esprit l'a dit. Courage donc, bon serviteur et servante
fidèle à Jésus-Christ et à la sainte Vierge, qui avez pris la
résolution de dire votre Rosaire tous les jours. Que la
multitude des mouches (j'appelle ainsi les distractions qui
vous font la guerre pendant que vous priez), ne soient pas
capables de vous faire lâchement quitter la compagnie de Jésus
et de Marie, dans laquelle vous êtes en disant votre Rosaire.
Je mettrai ci-après des moyens de diminuer les distractions.

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126. Après avoir invoqué le Saint-Esprit, pour bien réciter
votre Rosaire, mettez-vous un moment en la présence de Dieu et
faites les offrandes des dizaines, comme vous verrez ci-après.
Avant de commencer la dizaine, arrêtez-vous un moment,
plus ou moins, selon votre loisir, pour considérer le mystère
que vous célébrez par la dizaine et demandez toujours, par ce
mystère et l'intercession de la sainte Vierge, une des vertus
qui éclatent le plus dans ce mystère ou dont vous aurez le
plus de besoin.
Prenez surtout garde aux deux fautes ordinaires que font
presque tous ceux qui disent le chapelet ou le Rosaire:
La première, c'est de ne prendre aucune intention en
disant leur chapelet, en sorte que, si vous leur demandez
pourquoi ils disent leur chapelet, ils ne sauraient vous
répondre. C'est pourquoi ayez toujours en vue, en récitant
votre Rosaire, quelque grâce à demander, quelque vertu à
imiter, ou quelque péché à détruire.
La seconde faute qu'on commet ordinairement en récitant
le saint Rosaire, c'est de n'avoir point d'autre intention, en
le commençant, que de l'avoir bientôt fini. Cela vient de ce
qu'on regarde le Rosaire comme une chose onéreuse, qui pèse
bien fort sur les épaules lorsqu'on ne l'a pas dit; surtout
quand on s'en est fait un principe de conscience, ou quand on
l'a reçu par pénitence et comme malgré soi.

127. C'est une pitié de voir comment la plupart disent leur
chapelet ou leur Rosaire. Ils le disent avec une précipitation
étonnante et ils mangent même une partie des paroles. On ne
voudrait pas faire un compliment de cette manière ridicule au
dernier des hommes, et on croit que Jésus et Marie en seront
honorés!...
Après cela, faut-il s'étonner si les plus saintes prières
de la religion chrétienne restent quasi sans aucun fruit, et
si, après mille et dix mille Rosaires récités, on n'en est pas
plus saint?
Arrêtez, cher confrère du Rosaire, votre précipitation
naturelle, en récitant votre Rosaire, et faites quelques
pauses au milieu du Pater et de l'Ave, et une plus petite
après les paroles du Pater et de lAve que j'ai marquées par
une croix ci-après.
Notre Père qui êtes aux cieux + votre nom soit sanctifié
+ votre règne arrive + votre volonté soit faite + en la terre
comme au ciel +.
Donnez-nous aujourd'hui + notre pain quotidien + et nous
pardonnez nos offenses + comme nous pardonnons à ceux qui nous
ont offensés + et ne nous laissez point tomber dans la
tentation + mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il +.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce + le Seigneur est
avec vous + vous êtes bénie entre toutes les femmes + et béni
est le fruit de votre ventre, Jésus +.
Sainte Marie, Mère de Dieu + priez pour nous pauvres
pécheurs, maintenant + et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-
il +.
Vous aurez d'abord de la peine à faire ces médiantes, par
la mauvaise habitude que vous avez de prier à la hâte; mais
aussi une dizaine dite ainsi posément vous sera plus méritoire
que des milliers de Rosaires récités à la hâte, sans réfléchir
ni s'arrêter.

128. Le bienheureux Alain de la Roche et d'autres auteurs,
entre autres Bellarmin, racontent qu'un bon prêtre conseilla à
trois pénitentes qu'il avait, et qui étaient toutes trois
soeurs, de réciter tous les jours dévotement le Rosaire,
pendant un an, sans y manquer, pour former un bel habillement
de gloire à la sainte Vierge, et que c'était un secret qu'il
avait reçu du ciel. Toutes les trois le dirent pendant un an.
Le jour de la Purification, sur le soir, lorsqu'elles étaient
couchées, la sainte Vierge, accompagnée de sainte Catherine et
de sainte Agnès, entra dans leur chambre, revêtue d'un habit
tout brillant de lumière, sur lequel il y avait de tous côtés
écrit en lettres d'or: Ave Mariea gratia plena. La Reine des
cieux approcha du lit de l'aînée des soeurs et lui dit: "Je
vous salue, ma fille, qui m'avez si souvent et si bien saluée.
Je viens vous remercier des beaux habits que vous m'avez
faits".
Les deux saintes vierges qui l'accompagnaient la
remercièrent aussi et toutes trois disparurent.
Une heure après, la sainte Vierge, avec ses deux
compagnes, vint encore dans la chambre, habillée d'un habit
vert, mais sans or et sans lumière, approcha du lit de la
seconde soeur, la remercia de cet habit qu'elle lui avait
fait, en disant son Rosaire. Mais comme cette seconde soeur
avait vu la sainte Vierge apparaître à sa soeur aînée avec
beaucoup plus de brillant, elle lui en demanda la raison.
"C'est, lui répondit Marie, qu'elle m'a fait de plus beaux
habits, en disant mieux son Rosaire que toi".
Environ une heure après, la sainte Vierge apparut une
troisième fois à la plus jeune des soeurs, habillée d'un
haillon sale et déchiré et lui dit: "O fille, vous m'avez
ainsi habillée, je vous en remercie".
La jeune fille, couverte de confusion, s'écria: "Et quoi!
ma maîtresse, je vous ai si mal habillée, je vous en demande
pardon. Je vous demande du temps pour faire un plus bel habit,
en récitant mieux mon Rosaire". La vision ayant disparu et la
plus jeune soeur fort affligée ayant dit à leur confesseur
tout ce qui s'était passé, il les anima à dire pendant un an
leur Rosaire avec plus de perfection que jamais, ce qu'elles
firent. Au bout de l'année, le jour même de la Purification,
la sainte Vierge, accompagnée encore de sainte Catherine et de
sainte Agnès qui portaient des couronnes, et habillée d'un
habit merveilleux, leur apparut sur le soir et leur dit:
"Soyez assurées, mes filles, du royaume des cieux, vous y
entrerez demain avec grande allégresse". A quoi toutes trois
répondirent: "Notre coeur est préparé, notre chère Maîtresse,
notre coeur est préparé". La vision disparut. Cette même nuit
il leur prit mal, elles envoyèrent chercher leur confesseur,
reçurent les derniers sacrements et après avoir remercié leur
confesseur de la sainte pratique qu'il leur avait enseignée.
Après complies, la sainte Vierge leur apparut encore,
accompagnée d'un grand nombre de vierges, fit revêtir les
trois soeurs de robes blanches, après quoi, elles marchèrent
toutes trois pendant que les anges chantaient: "Venez, épouses
de Jésus-Christ, recevez les couronnes qui vous sont preparées
dans l'éternité".
Apprenez plusieurs vérités de cette histoire: 1 combien
il est important d'avoir de bons directeurs qui inspirent de
saintes pratiques de piété et particulièrement le saint
Rosaire; 2 combien il est important de réciter le Rosaire
avec attention et dévotion; 3 combien la sainte Vierge est
bénigne et miséricordieuse envers ceux qui se repentent du
passé et proposent de mieux faire; 4 combien elle est
libérale à récompenser pendant la vie, à la mort et dans
l'éternité, les petits services qu'on lui rend avec fidélité.

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129. J'ajoute qu'il faut réciter le saint Rosaire avec
modestie, c'est-à-dire, autant qu'on peut, à genoux, les mains
jointes, le rosaire en mains. Si cependant on est malade, on
peut le dire en son lit; si on est en voyage, on peut le dire
en marchant; si pour quelques infirmités on ne peut être à
genoux, on peut le dire debout ou assis. On peut même le
réciter en travaillant, lorsqu'on ne peut pas quitter son
travail, pour satisfaire aux devoirs de sa profession, car le
travail manuel n'est pas toujours contraire à la prière
vocale.
J'avoue que notre âme étant limitée dans son opération,
quand elle est attentive au travail des mains, elle en est
moins attentive aux opérations de l'esprit, telle qu'est la
prière; mais cependant, dans la nécessité, cette prière a son
prix devant la sainte Vierge, qui récompense plus la bonne
volonté que l'action extérieure.

130. Je vous conseille de partager votre Rosaire en trois
chapelets ou trois différents temps de la journée; il vaut
mieux le partager ainsi que de le dire tout à la fois.
Si vous ne pouvez pas trouver assez de temps pour en dire
le tiers de suite, dites-en une dizaine ici et une dizaine là;
vous pourrez faire en sorte, malgré toutes vos occupations et
affaires, que vous ayez dit votre Rosaire tout entier avant de
vous mettre au lit.
Imitez en cela la fidélité de saint François de Sales.
Etant un soir fort fatigué des visites qu'il avait faites
pendant la journée, et étant près de minuit, il se ressouvint
qu'il lui restait quelques dizaines de son Rosaire à dire, il
se mit à genoux et les récita avant de se coucher, malgré tout
ce que son aumônier, qui le voyait fatigué, lui pût dire pour
l'engager à remettre à dire au lendemain ce qui lui restait de
prières.
Imitez encore la fidélité, modestie et dévotion de ce
saint religieux, dont parlent les chroniques de saint
François, qui avait coutume, avant le dîner, de réciter un
chapelet avec beaucoup d'attention et de modestie... J'en ai
parlé ci-devant.


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131. De toutes les manières de réciter le saint Rosaire, la
plus glorieuse à Dieu, la plus salutaire à l'âme et la plus
terrible au diable, c'est de le psalmodier ou réciter
publiquement à deux choeurs.
Dieu aime les assemblées. Tous les anges et les
bienheureux assemblés dans le ciel y chantent incessamment ses
louanges. Les justes assemblés en plusieurs communautés sur la
terre y prient en commun jour et nuit. Notre-Seigneur a
expressément conseillé cette pratique à ses apôtres et
disciples, et leur promit que toutes les fois qu'ils seraient
au moins deux ou trois assemblés en son nom, il se trouverait
au milieu de ceux qui sont assemblés pour prier en son mon et
réciter sa même prière. Quel bonheur d'avoir Jésus-Christ en
sa compagnie! Pour le posséder il ne faut que s'assembler pour
dire le chapelet. C'est la raison pourquoi les premiers
chrétiens s'assemblaient si souvent pour prier ensemble,
malgré les persécutions des empereurs, qui leur défendaient
les assemblées. Ils aimaient mieux s'exposer à la mort que de
manquer à s'assembler pour avoir la compagnie de Jésus-Christ.

132. Cette manière de prier est plus salutaire à l'âme:
1 parce que l'esprit est ordinairement plus attentif
dans une prière publique que dans une particulière;
2 quand on prie en commun, les prières de chaque
partriculier deviennent communes à toute l'assemblée et ne
font toutes ensemble qu'une même prière, en sorte que, si
quelque particulier ne prie pas si bien, un autre dans
l'assemblée qui prie mieux supplée à son défaut. Le fort
supporte le faible, le fervent embrase le tiède, le riche
enrichit le pauvre, le mauvais passe parmi le bon. Comment
vendre une mesure d'ivraie? Il ne faut pour cet effet que la
mêler avec quatre ou cinq boisseaux de bon blé; le tout est
vendu.
3 Un personne qui récite son chapelet toute seule n'a
que le mérite d'un chapelet; mais si elle le dit avec trente
personnes, elle a le mérite de trente chapelets. Ce sont les
lois de la prière publique. Quel gain! quel avantage!
4 Urbain huitième, étant fort satisfait de la dévotion
du saint Rosaire qu'on récitait à deux choeurs, en plusieurs
lieux de Rome, particulièrement au couvent de la Minerve,
donna cent jours d'indulgences toutes les fois qu'on le
réciterait à deux choeurs: Toties quoties. Ce sont les termes
de son bref qui commence: Ad perpetuum rei memoriam, an 1626.
Ainsi, toutes les fois qu'on dit le chapelet en commun, on
gagne cent jours d'indulgences.
5 C'est que cette prière publique est plus puissante,
pour apaiser la colère de Dieu et attirer sa miséricorde, que
la prière particulière, et l'Eglise, conduite par le Saint-
Esprit, s'en est servie dans tous les temps de calamités et de
misères publiques.
Le pape Grégoire 13 déclare, par sa bulle, qu'il faut
pieusement croire que les prières publiques et processions des
confrères du saint Rosaire avaient beaucoup contribué à
obtenir de Dieu la grande victoire que les chrétiens gagnèrent
au golfe de Lépante sur l'armée navale des Turcs, le 1er
dimanche d'octobre en 1571.

133. Louis le Juste, d'heureuse mémoire, assiégeant La
Rochelle, où les hérétiques tenaient leurs forts, écrivit à la
reine sa mère de faire faire des prières publiques pour la
prospérité de ses armes. La reine résolut de faire réciter le
Rosaire publiquement dans l'église des Frères prêcheurs du
faubourg Saint-Honoré de Paris, ce qui fut exécuté par les
soins de Monseigneur l'archevêque. On commença cette dévotion
le 20 mai 1628. La reine mère et la reine régnante s'y
rendirent, avec Monseigneur le duc d'Orléans, les cardinaux de
la Rochefoucault et de Bérulle, plusieurs prélats, toute la
cour et une foule innombrable de peuple. Monseigneur
l'archevêque lisait à haute voix les méditations sur les
mystères du Rosaire, il commençait ensuite le Pater et l'Ave
de chaque dizaine et les religieux avec les assistants
répondaient; après le chapelet, on portait l'image de la
sainte Vierge en procession, en chantant ses litanies.
On continua cette dévotion tous les samedis avec une
ferveur admirable et une bénédiction du ciel évidente, car le
roi triompha des Anglais à l'île de Ré et entra victorieux
dans La Rochelle, le jour de la Toussaint de la même année. On
voit par là quelle est la force de la prière publique.

134. Enfin le Rosaire récité en commun est bien plus terrible
au démon, puisqu'on fait, par ce moyen, un corps d'armée pour
l'attaquer. Il triomphe quelquefois fort facilement de la
prière d'un particulier, mais si elle est unie à celle des
autres, il n'en peut venir à bout que difficilement. Il est
aisé de rompre une houssine toute seule; mais si vous
l'unissez avec plusieurs autres et en faites un faisceau, on
ne peut plus la rompre. "Vis unita fit fortior". Les soldats
s'assemblent en corps d'armée pour battre leurs ennemis; les
méchants s'assemblent souvent pour faire leurs débauches et
leurs danses; les démons même s'assemblent pour nous perdre;
pourquoi donc les chrétiens ne s'assembleront-ils pas pour
avoir la compagnie de Jésus-Christ, pour apaiser la colère de
Dieu, pour attirer sa grâce et sa miséricorde, et pour vaincre
et terrasser plus puissamment les démons?
Cher confrère du Rosaire, si vous demeurez à la ville ou
à la campagne, auprès de l'église de la paroisse ou d'une
chapelle, allez-y au moins tous les soirs, avec permission de
monsieur le recteur de ladite paroisse, et là en compagnie de
tous ceux qui voudront y venir réciter le chapelet à deux
choeurs; faites la même chose dans votre maison ou celle d'un
particulier du village, si vous n'avez pas la commodité de
l'église ou de la chapelle.

135. C'est une sainte pratique que Dieu, par sa miséricorde, a
établie dans les lieux ou j'ai fait des missions, pour en
conserver et augmenter le fruit, pour empêcher le péché. On ne
voyait dans ces bourgs et villages, auparavant que le chapelet
y fût établi, que danses, débauches, dissolutions,
immodesties, jurements, querelles, divisions; on n'y entendait
que des chansons déshonnêtes, paroles à double entente. A
présent on n'y entend que le chant des cantiques et la
psalmodie du Pater et de l'Ave; on n'y voit que de saintes
compagnies de 20, 30, 100 personnes et plus, qui chantent
comme des religieux les louanges de Dieu à une heure réglée.
Il y a même des lieux où on récite le Rosaire en commun
tous les jours, en trois temps de la journée. Quelle
bénédiction du ciel! Comme il y a des réprouvés partout, ne
doutez pas qu'il n'y ait, dans les lieux où vous demeurez,
quelques méchants qui négligeront de venir au chapelet, qui
s'en railleront peut-être même et feront tout ce qu'ils
pourront, par leurs mauvaises paroles et leurs mauvais
exemples, pour vous empêcher de continuer ce saint exercice;
mais tenez bon. Comme ces malheureux doivent être à jamais
séparés de Dieu et de son paradis, dans l'enfer, il faut
qu'ici-bas, par avance, ils se séparent de la compagnie de
Jésus-Christ et de ses serviteurs et servantes.

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136. Séparez-vous des méchants, peuple de Dieu, âmes
prédestinées, et pour vous échapper et vous sauver du milieu
de ceux qui se damnent par leur impiété, indévotion ou
oisiveté, sans perdre le temps, récitez souvent le saint
Rosaire avec foi, avec humilité, avec confiance et avec
persévérance.
[Premièrement] quiconque pensera sérieusement au
commandement que Jésus-Christ nous a fait de prier toujours, à
l'exemple qu'il nous a donné, aux besoins infinis que nous
avons de la prière, à cause de nos ténèbres, ignorances et
faiblesses et de la multitude de nos ennemis, certes, celui-là
ne se contentera pas de réciter le Rosaire une fois tous les
ans, comme la confrérie du Rosaire perpétuel demande, ni
toutes les semaines, comme le Rosaire ordinaire prescrit, mais
le récitera tous les jours, sans y manquer, comme le Rosaire
quotidien marque, quoiqu'il n'en ait point d'autre obligation
que celle de son salut.
Oportet: il faut, il est nécessaire semper orare,
toujours prier, et non deficere, ne point cesser de prier.

137. Ce sont des paroles éternelles de Jésus-Christ, qu'il
faut croire et pratiquer sous peine de damnation. Expliquez-
les comme il vous plaira, pourvu que vous ne les expliquiez
pas à la mode, afin de ne les pratiquer qu'à la mode. Jésus-
Christ nous en a donné la vraie explication dans les exemples
qu'il nous a laissés: Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego
feci, ita et vos faciatis. Joan 13,5. Erat pernoctans in
oratione Dei. Luc 6,12. Comme si le jour ne lui eût pas suffi,
il employait encore la nuit à la prière.
Il répétait souvent à ses apôtres ces deux paroles:
Vigilate et orate. Veillez et priez. La chair est infirme, la
tentation est proche et continuelle. Si vous ne priez
toujours, vous y tomberez. Apparemment qu'ils crurent que ce
que Notre-Seigneur leur disait n'était que de conseil, ils
interprétèrent ces paroles à la mode, c'est pourquoi ils
tombèrent dans la tentation et dans le péché, étant même dans
la compagnie de Jésus-Christ.

138. Si vous voulez, cher confrère, vivre à la mode, et vous
damner à la mode, c'est-à-dire de temps en temps tomber dans
le péché mortel, et puis aller à confesse, éviter les péchés
grossiers et criants, et conserver les honnêtes, il n'est pas
nécessaire que vous fassiez tant de prières, que vous disiez
tant de Rosaires; une petite prière le matin et le soir,
quelques chapelets donnés en pénitences, quelques dizaines
d'Ave Maria sur un chapelet à la cavalière, quand la fantaisie
vous en prend, il n'en faut pas davantage pour vivre en
honnête homme. Si vous en faisiez moins, vous approcheriez du
libertinage; si vous en faites plus, vous approcheriez de la
singularité et de la bigoterie.

139. Mais si, comme un vrai chrétien qui veut se sauver en
vérité et marcher sur les traces des saints, vous voulez ne
point tomber du tout en péché mortel, rompre tous les pièges
et eteindre tous les traits enflammés du diable, il faut que
vous priiez toujours comme a enseigné et ordonné Jésus-Christ.
Ainsi, il faut pour le moins que vous disiez votre
Rosaire tous les jours ou quelques prières équivalents.
Je dis encore pour le moins, car ce sera tout ce que vous
pourrez faire avec votre Rosaire, tous les jours, que d'éviter
tous les péchés mortels et de vaincre toutes les tentations,
au milieu des torrents d'iniquité du monde, qui emportent
souvent les plus assurés; au milieu des ténèbres épaisses qui
aveuglent souvent les plus éclairés, au milieu des esprits
malins qui, étant plus expérimentés que jamais, et ayant moins
de temps à tenter, tentent avec plus de finesse et de succès.
Oh! quelle merveille de la grâce du saint Rosaire, si
vous échappez au monde, au diable et à la chair et au péché et
vous sauvez dans le ciel!

140. Si vous ne voulez pas croire ce que j'avance, croyez-en
votre propre expérience. Je vous demande si, lorsque vous ne
faisiez qu'un peu de prières qu'on fait dans le monde, et de
la manière dont on les fait ordinairement, vous pouviez vous
empêcher de faire de lourdes fautes et des péchés griefs qui
ne vous paraissaient légers que par votre aveuglement. Ouvrez
donc les yeux, et pour vivre et mourir en saint sans péché, du
moins mortel, priez toujours; récitez tous les jours votre
Rosaire, comme tous les confrères faisaient autrefois dans
l'établissement de la confrérie (voir à la fin de ce livre la
preuve de ce que j'avance). La sainte Vierge le donnant à
saint Dominique lui ordonna de le dire et faire dire tous les
jours; aussi le saint ne recevait-il personne dans la
confrérie qui ne fût dans la résolution de le dire tous les
jours. Si, à présent, on ne demande dans la confrérie du
Rosaire ordinaire que la récitation d'un Rosaire par semaine,
c'est parce que la ferveur s'est ralentie, la charité s'est
refroidie. On tire ce qu'on peut d'un mauvais prieur. Non fuit
ab initio sic.
Il faut ici remarquer trois choses.

141. La première que si vous vou lez vous enrôler dans la
confrérie du Rosaire quotidien et participer aux prières et
mérites de qui y sont, il ne suffit pas d'être enrôlé dans la
confrérie du Rosaire ordinaire, ou de prendre seulement la
résolution de réciter son Rosaire tous les jours. Il faut de
plus donner son nom à ceux qui ont le pouvoir d'enrôler. Il
est bon de se confesser et communier à cette intention; la
raison de ceci est que le Rosaire ordinaire ne renferme pas le
quotidien, mais le Rosaire quotidien renferme le Rosaire
ordinaire.
La seconde chose à remarquer est qu'il n'y a, absolument
parlant, aucun péché, même véniel, à manquer de réciter le
Rosaire de tous les jours, ni de toutes les semaines, ni de
tous les ans.
La troisième, c'est que lorsque la maladie ou une
obéissance légitime, ou la nécessité, ou l'oubli involontaire,
sont cause que vous ne pouvez pas réciter votre Rosaire, vous
ne laissez pas d'en avoir le mérite et vous ne perdez pas la
participation aux Rosaires des autres confrères; ainsi il
n'est pas absolument nécessaire que le jour suivant vous
récitiez deux Rosaires, pour suplléer à un que vous avez
manqué sans votre faute, comme je suppose. Si cependant la
maladie ne vous permet de réciter qu'une partie de votre
Rosaire, vous la devez réciter. Beati qui stant coram te
semper. Beati qui habitant in domo tua, Domine, in saecula
saeculorum laudabunt te. Bienheureux, Seigneur Jésus, les
confrères du Rosaire quotidien qui, tous les jours, sont
autour et dans votre petite maison de Nazareth, autour de
votre croix sur le Calvaire, et autour de votre trône dans les
cieux, pour méditer et contempler vos mystères joyeux,
douloureux et glorieux. Oh! qu'ils sont heureux sur la terre
par les grâces spéciales que vous leur communiquerez, et
qu'ils seront bienheureux dans le ciel où ils vous loueront
d'une manière spéciale dans les siècles des siècles.

142. Secondement, il faut réciter le Rosaire avec foi, selon
les paroles de Jésus-Christ: Credite quia accipietis et fiet
vobis. Croyez que vous recevrez de Dieu ce que vous lui
demandez, et il vous exaucera. Il vous dira: Sicut credidisti,
fiat tibi: Qu'il vous soit fait comme vous avez cru. Si quis
indiget sapientiam, postulet a Deo; postulet autem in fide
nihil haesitans (Jc 1,6): Si quelqu'un a besoin de la sagesse,
qu'il la demande à Dieu, avec foi, sans hésiter, en récitant
son Rosaire, et elle lui sera donnée.

143. Troisièmement, il faut prier avec humilité, comme le
publicain; il était à deux genoux à terre, et non un genou en
l'air ou sur un banc comme les orgueilleux mondains; il était
au bas de l'église et non dans le sanctuaire comme le
pharisien; il avait les yeux baissés vers la terre, n'osant
regarder le ciel, et non la tête levée regardant çà et là
comme le pharisien; il frappait sa poitrine, se confessant
pécheur et demandant pardon: Propitius este mihi peccatori
(Luc 18,13) et non pas comme le pharisien, qui méprisait les
autres dans ses prières. Gardez-vous de l'orgueilleuse prière
du pharisien qui le rendit plus endurci et plus maudit; mais
imitez l'humilité du publicain dans sa prière qui lui obtient
la rémission de ses péchés.
Prenez bien garde de donner dans l'extraordinaire et de
demander et de désirer même des connaissances extraordinaires,
des visions, des révélations et autres grâces miraculeuses que
Dieu quelquefois a communiquées à quelques saints dans la
récitation de leur chapelet et Rosaire. "Sola fides sufficit":
la foi seule suffit présentement que l'Evangile et toutes les
dévotions et pratiques de piété sont suffisamment établis.
N'omettez jamais la moindre partie de votre Rosaire dans
vos sécheresses, dégoûts et délaissement intérieurs; ce serait
une marque d'orgueil et d'infidélité; mais comme un brave
champion de Jésus et Marie, sans rien voir, sentir, ni goûter,
dites tout sèchement votre Pater et Ave, en regardant le mieux
que vous pourrez les mystères.
Ne désirez point le bonbon et les confitures des enfants
pour manger votre pain quotidien; mais pour imiter Jésus-
Christ plus parfaitement dans son agonie, prolongez
quelquefois votre Rosaire, lorsque vous sentirez plus de peine
à le réciter: "Factus in agonia prolixius orabat" (Lc 22,43),
afin qu'on puisse dire de vous ce qui est dit de Jésus-Christ,
lorsqu'il était dans l'agonie de la prière: Il priait encore
plus longtemps.

144. Quatrièmement, priez avec beaucoup de confiance, laquelle
est fondée sur la bonté et libéralité infinies de Dieu et sur
les promesses de Jésus-Christ. Dieu est une source d'eau vive
qui coule incessamment dans le coeur de ceux qui prient.
Jésus-Christ est la mamelle du Père éternel toute pleine du
lait de la grâce et de la vérité. Le plus grand désir qu'ait
le Père éternel à notre égard, c'est de nous communiquer les
eaux salutaires de sa grâce et de sa miséricorde, et il crie:
"Omnes sitientes venite ad aquas" (Is 55): Venez boire de mes
eaux par la prière, et quand on ne le prie pas il se plaint de
ce qu'on l'abandonne: "Me dereliquerunt fontem aquae vivae"
(Jr 2,13). C'est faire plaisir à Jésus-Christ de lui demander
ses grâces et plus grand plaisir qu'on ne ferait à une mère
nourrice, dont les mamelles sont toutes pleines, en lui suçant
son lait. La prière est le canal de la grâce de Dieu et le
tétin des mamelles de Jésus-Christ. Si on ne les suce pas par
la prière comme doivent faire tous les enfants de Dieu, il
s'en plaint amoureusement: "Usque modo non petistis quidquam,
petite et accipietis, quaerite et invenietis, pulsate et
aperietur vobis" (Mt 7,7). Jusqu'à ici vous ne m'avez rien
demandé. Ah! demandez-moi et je vous donnerai, cherchez chez
moi et vous trouverez; frappez à ma porte et je vous
l'ouvrirai. De plus, pour nous donner encore plus de confiance
à le prier, il a engagé sa parole: que le Père éternel nous
accorderait tout ce que nous lui demanderions en son nom.

48 Rose
145. Mais à notre confiance joignons, en cinquième lieu, la
persévérance dans la prière. Il n'y aura que celui qui
persévérera à demander, à chercher et à frapper, qui recevra,
qui trouvera et qui entrera. Il ne suffit pas de demander
quelques grâces à Dieu pendant un mois, un an, dix ans, vingt
ans; il ne faut point s'ennuyer, et non deficere, il faut la
demander jusqu'à la mort et être résolu ou à obtenir ce qu'on
lui demande pour son salut ou à mourir, et mêne il faut
joindre la mort avec la persévérance dans la prière et la
confiance en Dieu et dire: Etiam si occident me, sperabo in
eum: Quand il devrait me tuer, j'espérerais en lui et de lui
ce que je lui demande.

146. La libéralité des grands et riches du monde paraît à
prévenir par leurs bienfaits ceux qui en ont besoin, avant
même qu'ils les leur demandent; mais Dieu, tout au contraire,
montre sa magnificence à faire longtemps chercher et demander
les grâces qu'il veut accorder, et plus la grâce qu'il veut
faire est précieuse et plus longtemps il diffère del'accorder:
1 Afin, par là, de l'augmenter encore davantage;
2 Afin que la personne qui la recevra en ait une grande
estime;
3 Afin qu'elle se donne de garde de la perdre après
l'avoir reçue; car on n'estime pas beaucoup ce qu'on obtient
en un moment et à peu de frais.
Persévérez donc, mon cher confrère du Rosaire, à demander
à Dieu par le saint Rosaire tous vos besoins spirituels et
corporels et particulièrement la divine Sagesse qui est un
trésor infini: Thesaurus est infinitus (Sg 7,14), et vous
l'obtiendrez tôt ou tard infailliblement, pourvu que vous ne
le quittiez point et que vous ne perdiez point courage au
milieu de votre course. Grandis enim tibi restat via (3 Rg
19).
Car vous avez encore beaucoup de chemin à faire, beaucoup
de mauvais temps à essuyer, beaucoup de difficultés à
surmonter, beaucoup d'ennemis à terrasser, avant que vous ayez
assez amassé de trésors de l'éternité, des Pater et Ave pour
acheter le paradis et gagner la belle couronne qui attend un
fidèle confrère du Rosaire.
Nemo accipiat coronam tuam: Prenez garde qu'un autre,
plus fidèle que vous à dire son Rosaire tous les jours, ne
vous l'enlève: Coronam tuam: elle était vôtre, Dieu vous
l'avait préparée, elle était vôtre, vous l'aviez déjà demi
gagnée par vos Rosaires bien dits, et parce que vous vous êtes
arrêté en si beau chemin où vous courriez si bien, currebatis
bene (Gal 5,7). Un autre, qui vous a devancé, y est arrivé le
premier; un autre plus diligent et plus fidèle a acquis et
payé, par ses Rosaires et bonnes oeuvres, ce qui était
nécessaire pour avoir cette couronne.
Quid vos impedivit? (Gal 5,7): Qui est-ce qui vous a
empêché d'avoir la couronne du saint Rosaire? Hélas! les
ennemis du saint Rosaire, qui sont en si grand nombre.

147. Croyez-moi, il n'y a que les violents qui la ravissent de
force: Violenti rapiunt (Mt 11,12). Ces couronnes ne sont pas
pour ces timides qui craignent les railleries et les menaces
du monde. Ces couronnes ne sont pas pour ces paresseux et
fainéants, qui ne disent leur Rosaire qu'avec négligence, ou à
la hâte, ou par manière d'acquit, ou par intervalle, selon
leur fantaisie. Ces couronnes ne sont pas pour ces poltrons
qui perdent coeur et mettent les armes bas, quand ils voient
tout l'enfer déchaîné contre leur Rosaire.
Si vous voulez, cher confrère du Rosaire, entreprendre de
rendre service à Jésus et Marie en récitant le Rosaire tous
les jours, préparez votre âme à la tentation: Accedens ad
servitutem Dei, praepara animam tuam ad tentationem (Si
2,1).Les hérétiques, les libertins, les honnêtes gens du
monde, les demi-dévots et faux prophètes, de concert avec
votre nature corrompue et tout l'enfer, vous livreront de
terribles combats, pour vous faire quitter cette pratique.

148. Pour vous prémunir contre les attaques, non pas tant des
hérétiques et des libertins déclarés que des honnêtes gens
selon le monde, et des personnes même dévotes à qui cette
pratique ne revient pas, je veux vous rapporter ici simplement
une petite partie de ce qu'ils pensent et disent tous les
jours.
Quid vult seminiverbius ille? Venite, opprimamus eum,
contrarius est enim, etc.: Que veut dire ce grand diseur de
chapelets et de Rosaires, qu'est-ce qu'il marmotte toujours?
quelle fainéantise! il ne fait rien autre chose que
chapeleter, il ferait bien mieux de travailler, sans s'amuser
à tant de bigoteries. Vraiment oui!.... Il ne faut que dire
son Rosaire, et les alouettes toutes rôties tomberont du ciel;
le Rosaire nous apportera bien de quoi dîner. Le bon Dieu dit:
Aide-toi, je t'aiderai. Pourquoi aller s'embarrasser de tant
de prières? Brevis oratio penetrat coelos; un Pater et un Ave
bien dits suffisent. Le bon Dieu ne nous a point commandé le
chapelet ni le Rosaire; cela est bon, c'est une bonne chose
quand on a le temps, mais on n'en sera pas moins sauvé pour
cela. Combien de saints qui ne l'ont jamais dit?
Il y a des gens qui jugent tout le monde à leur aune, il
y a des indiscrets qui portent tout à l'extrémité, il y a des
scrupuleux qui mettent du péché où il n'y en a point, ils
disent que tous ceux qui ne diront pas leur Rosaire seront
damnés.
Dire son chapelet, cela est bon pour les femmelettes,
ignorantes, qui ne savent pas lire. Dire son Rosaire? Vaut-il
pas mieux dire l'Office de la sainte Vierge ou réciter les
sept psaumes? Y a-t-il rien de si beau que ces psaumes que le
Saint-Esprit a dictés?
Vous entreprenez de dire votre Rosaire tous les jours;
feu de paille que tout cela, cela ne durera pas longtemps; ne
vaut-il pas mieux en prendre moins et y être plus fidèle?
Allez, mon cher ami, croyez-moi, faites bien votre prière soir
et matin et travaillez pour Dieu pendant la journée, Dieu ne
vous demande pas davantage. Si vous n'aviez pas, comme vous
avez, votre vie à gagner, encore passe, vous pourriez vous
engager à dire votre Rosaire; vous pouvez le dire les
dimanches et fêtes à votre loisir, mais non pas les jours
ouvriers, il vous faut travailler.
Quoi! avoir un si grand chapelet de bonne femme! J'en ai
vu d'une dizaine, il vaut autant qu'un de quinze dizaines.
Quoi! porter le chapelet à la ceinture, quelle bigoterie; je
vous conseille de le mettre à votre cou, comme font les
Espagnols; ce sont de grands diseurs de chapelets, ils portent
un grand chapelet d'une main, tandis qu'ils ont dans l'autre
une dague pour donner un coup de traître. Laissez là, laissez
là ces dévotions extérieures, la vraie dévotion est dans le
coeur, etc.

149. Plusieurs habiles gens et grands docteurs, mais esprits
forts et orgueilleux, ne vous conseilleront guère le saint
Rosaire; ils vous porteront plutôt à réciter les sept psaumes
pénitentiaux ou quelques autres prières que celle-là. Si
quelque bon confesseur vous a donné en pénitence un Rosaire à
dire pendant quinze jours ou un mois, vous n'avez qu'à aller à
confesse à quelqu'un de ces messieurs, pour que votre
pénitence vous soit changée en quelques autres prières,
jeûnes, messes ou aumônes.
Si vous consultez même quelques personnes d'oraison,
qu'il y a dans le monde, comme elles ne connaissent point par
leur expérience l'excellence du Rosaire, non seulement elles
ne le conseillerons pas à personne, mais elles en détourneront
les autres pour les appliquer à la contemplation, comme si le
Rosaire et la contemplation étaient incompatibles, comme si
tant de saints qui ont été dévots au Rosaire n'avaient pas été
dans la plus sublime contemplation.
Vos ennemis domestiques vous attaqueront d'autant plus
cruellement que vous êtes plus uni avec eux. Je veux dire les
puissances de votre âme et les sens de votre corps, les
distractions de l'esprit, les ennuis de la volonté, les
sécheresses du coeur, les accablements et les maladies du
corps, tout cela, de concert avec les malins esprits qui s'y
mêleront, vous crieront: Quitte ton Rosaire, c'est lui qui te
fait mal à la tête; quitte ton Rosaire, il n'y a point
d'obligation sous peine de péché; n'en dis du moins qu'une
partie, tes peines sont une marque que Dieu ne veut pas que tu
le dises, tu le diras demain quand tu seras mieux disposé,
etc.

150. Enfin, mon cher frère, le Rosaire quotidien a tant
d'ennemis que je regarde comme une des plus signalées faveurs
de Dieu que la grâce d'y persévérer jusqu'à la mort.
Persévérez-y et vous aurez la couronne admirable qui est
préparée dans les cieux à votre fidélité: Esto fidelis usque
ad mortem et dabo tibi coronam (Ap 2,10).

49e Rose
151. Afin qu'en récitant votre Rosaire vous gagniez les
indulgences accordées aux confrères du saint Rosaire, il est à
propos de faire quelques remarques sur les indulgences.
L'indulgence en général est une rémission ou relaxation
des peines temporelles, dues pour les péchés actuels, par
l'application des satisfactions surabondantes de Jésus-Christ,
de la sainte Vierge et de tous les saints, qui sont renfermées
dans les trésors de l'Eglise.
L'indulgence plénière est une rémission de toutes les
peines dues au péché; la non plénière, comme de 100, 1.000
[ans], plus ou moins, est la rémission d'autant de peines,
qu'on aurait pu expier pendant cent ou mille années, si l'on
avait reçu aussi longtemps à proportion des pénitences taxées
par les anciens canons de l'Eglise. Or ces canons ordonnaient
pour un seul péché mortel sept et quelquefois dix et quinze
ans de pénitence, en sorte qu'une personne qui aurait fait
vingt péchés mortels devait pour le moins faire sept, vingt
années de pénitence, et ainsi du reste.

152. Pour que les confrères du Rosaire en gagnent les
indulgences, il faut: premièrement qu'ils soient vraiment
pénitents et confessés et communiés, comme disent les bulles
des indulgences; deuxièmement qu'ils n'aient affection à aucun
péché véniel, parce que l'affection au péché restant, la
coulpe reste, et la coulpe restant, la peine n'est point
remise; troisièmement il faut qu'ils fassent les prières et
autres bonnes oeuvres marquées par la bulle; et si, selon
l'intention des papes, on peut gagner une indulgence non
plénière, par exemple de 100 ans, sans gagner la plénière, il
n'est pas toujours nécessaire pour les gagner d'être confessé
et communié, comme sont les indulgences attachées à la
récitation du chapelet et Rosaire, aux processions, aux
rosaires bénits, etc. Ne négligez pas ces indulgences.

153. Flammin et un grand nombre d'auteurs rapportent qu'une
demoiselle de bon lieu nommée Alexandre, ayant été
miraculeusement convertie et enrôlée dans la confrérie du
Rosaire par saint Dominique, lui apparut après sa mort et lui
dit qu'elle était condamnée à être sept cents ans en
purgatoire pour plusieurs péchés qu'elle avait commis et fait
commettre à plusieurs par ses vanités mondaines, le priant de
la soulager et faire soulager par les prières des confrères du
Rosaire, ce qu'il fit. Quinze jours après, elle apparut à
saint Dominique, plus brillante qu'un soleil, ayant été
délivrée si promptement par les prières que les confrères du
Rosaire avaient faites pour elle. Elle avertit aussi le saint
qu'elle venait de la part des âmes du Purgatoire, pour
l'exhorter à continuer à prêcher le Rosaire et faire en sorte
que leurs parents leur fassent part de leurs Rosaires, dont
elles les recompenseraient abondamment quand elles seraient
avancées dans la gloire.

154. Afin de vous faciliter l'exercice du saint Rosaire, voici
plusieurs méthodes pour le réciter saintement, avec la
méditation des mystères joyeux, douloureux et glorieux de
Jésus et de Marie. Vous vous arrêterez à celle qui sera le
plus à votre goût: vous pourrez vous en former vous-même une
autre méthode particulière, comme plusieurs saints personnages
ont fait.